La sorcière au cœur de pierre
Un jour, un homme mécréant et un peu méchant retourna une pierre qui se trouvait au coin du vieux chêne, où vivait la Cornue, une sorcière invisible. Un trésor était caché dedans.
« Maudit cheval ! » bougonna Armand, en sortant de l’écurie. Il avait remarqué que son cheval boitait. Pas question de lui offrir une journée de repos ! On n’était ni dimanche ni férié ni le solstice d’été. Aujourd’hui il fallait se rendre au marché et vendre les patates cultivées au potager. Dans la charrette, il avait entreposé des topinambours. C’est la première fois qu’il les proposerait sur un étal. Cela ferait des jaloux, c’est sûr, car il était bien le seul à avoir eu l’idée de vendre ces légumes. D’abord, on hésitait à les cultiver, tant les tiges étaient hautes et envahissantes. Ensuite, on se disait que cette plante des tribus amérindiennes faisait bouillir l’esprit. On voulait donc oublier l’existence de ce curieux légume en forme de poire.
En préparant sa charrette, le gros Armand avait une petite idée qui lui trottait dans la tête. C’était encore bien autre chose que les topinambours. C’était un grand rêve, qu’il gardait bien secret, et qui allait peut-être se réaliser.
« Bougre de canasson, tu vas avancer plus vite ou je te prive de ton avoine », cria-t-il en aspergeant son cheval de postillons nauséabonds. Mais il eut bien de la chance, car l’animal, d’un bond, se redressa et fut sur pied. Sitôt harnaché, sitôt lancé. « Hue da ! Hue da », ordonna Armand tout essoufflé, tout énervé et tout dégoulinant de sueur. Il prit les rênes, les tira sur sa gauche et l’on partit au trot vers le village.
L’ogre n’était pas si méchant bougre
On eût dit que tout le monde attendait le gros Armand. Lorsqu’il débarrassa sa charrette de ses légumes, pour les déposer soigneusement sur l’étal, on s’attroupait. La mère Adeline choisissait les patates pour la soupe aux orties, Esmeralda en voulut pour un gratin, Jeanne, la servante du Père Amen, prit un kilo pour la purée de monsieur le curé. Ce dernier avait de l’âge et beaucoup de peine à mâcher, tout édenté qu’il était, racontait-elle à qui veut l’entendre, tout en sortant l’argent de son porte-monnaie qui sentait la sacristie.
- « Qui veut, messieurs, mesdames, des topinambours ? criait Armand, dès que le monde s’éloignait de son étal. Des poires de terre, Sainte Mère, c’est bon pour la santé ! », ajoutait-il, mais il n’était guère convaincant.
Il ne restait plus une patate à la fin du marché, tandis que le lot de topinambours était intact. Nul ne vint acheter des poires de terre, -ainsi appelle-t-on les topinambours- , qui ont pris racine dans un pays lointain.
Ce n’était vraiment pas une bonne nouvelle . Armand transpira de plus belle. Mais il lui en fallait beaucoup plus pour baisser les bras. Il rangea méticuleusement les topinambours dans le fond de la charrette, maudissant le village entier qui ne s’était pas intéressé à sa trouvaille. Il se promit de se venger. Il ne ferait pas grand mal, car, au fond, cet ogre était capable de pitié pour l’humanité. Mais il était fier, et voulait venger son honneur. C’était un gros malin, ne l’oublions pas ! Il ne manquait pas d’idée pour déjouer le sort et renverser la situation à son avantage. Et derrière son apparence de pauvre bougre, il cachait peut-être un trésor d’imagination.
La sorcière est invisible
« Hue ! », cria-t-il de sa voix grasse et éraillée. Son cheval prenait tout naturellement le chemin de l’écurie, mais Armand le redirigea vers la forêt. Il était fort intrigué par le coin du vieux chêne, que personne n’osait approcher. On raconte que c’est l’abri d’une sorcière. Nul ne l’avait jamais rencontrée. « C’est sûrement des racontars de gens du village », se dit Armand. Il savait bien qu’ici on aimait les histoires. Les femmes aimaient inventer, broder, affabuler. Et les hommes aimaient ajouter des détails à n’en plus finir, rien que pour leur plaire…
Au coin du vieux chêne, un geai chante si fort que l’on n’entend aucun son aux alentours. C’est là que se terre la sorcière. Jamais le chant de son chaudron ne parvient aux oreilles d’autrui. Les plus curieux, qui ont eu l’audace d’approcher, n’ont jamais entendu frémir ses bouillons ou monter au rythme de la fumée ses formules magiques. Pas plus qu’ils n’ont vu la sorcière au cœur de pierre. Est - elle jeune, est- elle vieille? Est - elle vêtue de loques, ou attifée comme une paysanne ordinaire ? Nul ne sait. La sorcière au cœur de pierre est invisible. Mais ce que l’on ne peut nier, c’est qu’elle jette des sorts qui vous mettent la tête à l’envers ou vous font perdre votre chemin.
« Ho ! Ho da ! » ordonna l’homme à son cheval. C’est là , au coin du vieux chêne, qu’il voulut s’arrêter. Il voulait en avoir le cœur net de toutes ces fadaises.
(A suivre)
Brigitte Bulard Cordeau
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