HISTOIRES VRAIES DE SORCIÈRES

La bohémienne et le riche meunier

3. Où sont les reflets d’argent sur la rivière ?

Une rivière asséchée, ce n’est pas bon signe en Normandie, où la pluie fait le beau temps. C’est qu’une sorcière est passée par là et a jeté un mauvais sort.

Le meunier se frotta les yeux, après s’être assoupi une dizaine de minutes. Il avait une seule idée en tête : profiter pleinement de l’ambiance festive de la journée. Mais il ne pouvait s’empêcher de songer à Marinette, son épouse, morte en couches. Elle n’aura pas vu grandir Emeline, leur seconde fille, qui courait, les nattes dans le vent, autour du moulin, jouant à « attrape-moi si tu peux », avec le petit Germain aux jambes grêles.

Madame la rouge

 Les deux enfants aimaient rester des heures à surveiller le trajet des fourmis. Le vieux Joseph entend encore leurs commentaires : « on dirait que c’est elle, madame la rouge, qui commande les autres, et on dirait aussi que la dernière va se faire disputer parce qu’elle est en retard ». L’heure du repas sonnait, les rêves étaient interrompus.

Puis Germain s’est éloigné. Le père Lemayer a déménagé, retrouvant sa chère montagne. Il préférait le doux climat du Dauphiné au vent qui balayait le pays de Caux.

Une vie de moine

 Et voici qu’Emeline, vingt ans plus tard, épouse un homme portant le même prénom. Aujourd’hui Germain Lescalier  l’attendra devant la chapelle. Et le riche meunier devra se plonger dans la grande solitude. Elle ressemble à un grand livre qu’il lit et relit sans intérêt. Il tourne les pages l’esprit ailleurs, et tue le temps à coups de froissement de pages.

Épaissi par les soucis, sa vie de moine, Jospeh le rouge réussit malgré tout à entrer dans son pantalon de cérémonie. Il  boutonna son col de chemise, tout empesé, ferma sa veste et enfila ses chaussures à lacets.

On n’entend plus les ailes du moulin

Mais quelle ne fut pas sa stupéfaction lorsqu’il mit le nez à la fenêtre !

 Il ne vit plus les reflets d’argent faire scintiller la rivière. C’était comme si une fée magnifique aux vêtements cousus d’or ou d’argent était transformée en squelette. La rivière était desséchée. On n’entendait pas les ailes du moulin. Le meunier comprit que le malheur s’était abattu sur sa maison.

Brigitte Bulard Cordeau

A suivre

 

La bohémienne et le riche meunier

2.           Un triple cercle dans les airs

Éblouie devant le moulin fleuri, la bohémienne ne prend pas de gant pour interpeller Joseph. Il s’en moque. C’est bientôt la fête.

C’était un monde à cent lieues de son univers, pauvre et désespéré. Elle avait la nuit noire comme tête de lit, la terre comme plancher. La vision de ce moulin cossu habité par un homme riche ne pouvait la rassurer. Au contraire, la bohémienne était rongée par l’envie. Et au lieu de prendre sa voix de cristal qui eût pu troubler le veuf et l’émouvoir, elle qui savait si bien charmer merles et bouvreuils sur les chemins qui l’avaient conduite au meunier de Grainvile l’Alouette, elle prit son air de vipère.

L’ingrate eut l’audace de siffler, puis quémander d’une voix âpre et brutale :

-   Hé le vieux, si tu veux garder ton domaine, donne-moi de l’argent.

« Fuis d’ici, vilaine sorcière »

Interloqué, le père Joseph, qui, par nature, était tacite et solitaire, tourna le dos à la bohémienne sans lui répondre un seul mot.

Mais elle insista. Il perdit son sang froid :

- Fuis d’ici, vilaine sorcière, lança- t-il.

Des éclairs traversèrent ses yeux noirs, elle tendit le doigt vers lui et le menaça :

- Ton avarice te portera malheur, ta richesse n’existera plus que dans les rêves, tu deviendras vagabond et tu te souviendras de moi.

La formule magique

Puis elle fit un signe dans les airs comme un triple cercle qu’elle barrait ensuite d’un trait oblique et prononça sa formule magique.

Per Satanas, paupertas vobiscum ! vociféra la sorcière, tandis que le meunier s’enfermait à double tour dans son moulin.

Il ne croyait pas aux jeteurs de sorts et ce n’est pas une pauvre bohémienne croisée sur son chemin qui allait l’empêcher de vivre. Joseph s’endormit et ne laissa pas cette histoire pénétrer dans sa mémoire.

Dans quarante-sept minutes, on danserait la farandole, et la fête ne s’achèverait pas avant l’aube.

À suivre

Brigitte Bulard Cordeau

 

La bohémienne et le riche meunier

1. Le foulard au dragon rouge

Joseph marie sa fille Emeline qui s’apprête à un avenir rose, mais jadis le riche meunier a croisé une drôle de sorcière.

Le meunier ventripotent marie sa fille, Emeline, la cadette. Mais un mal de tête effroyable l’empêche de se lever. Ce n’est pas le moment de rester cloué au lit. Au pays de Caux, la campagne parée de boutons d’or est trop belle. Debout Joseph !

 - « Jarnidieu ! », grommelle–t-il dans ses moustaches relevées en faucille. Le meunier ressent une terrible douleur dans les mains. Il a du mal à enfiler son costume des jours de fête. De plus, il se sent un peu engoncé et craint de ne pouvoir fermer son pantalon. Cela fait sept ans que Joseph n’a pas revêtu son bel habit du dimanche.

Un avenir tout rose pour Emeline

La dernière fois, c’était pour les noces de Faustine, sa fille aînée. Il avait dansé toute la nuit et songeait bien se dépenser aussi follement pour célébrer le beau mariage d’Emeline. N’épousait-elle pas le fils du notaire, Germain Lescalier ? C’est sûr qu’elle aurait tout ce qu’elle voudrait et que son avenir serait rose. Lui-même, riche meunier, peut-être le plus fortuné du village de Grainville, lui laisserait un bel héritage, avec des terres, de verts pâturages et des demeures situées à Bretteville-du-Grand-Caux.

Mal aimable envers les femmes

La chance avait accompagné Joseph tout le long de sa vie. Il avait pu amasser des louis d’or en faisant tourner son beau moulin. Il était le seul meunier à livrer le village et les environs, et sa farine était d’une qualité supérieure. Sa réputation était établie. On faisait les éloges de cet homme courageux, travailleur, bon père avec ses deux filles.

Joseph était veuf depuis la naissance d’Emeline, et même si les jolies femmes ne manquaient pas dans les environs, il s’était habitué à la solitude, à son chagrin, et ne voulait rien changer à son existence. Eût-il fallu que l’on trouve un défaut au meunier de Grainville l’Alouette ? Certes, on pouvait évoquer  son extrême solitude, son air bourru, et ce ton mal aimable qu’il prenait lorsqu’une femme s’adressait à lui.

La bohémienne au fichu orangé

Un jour, une bohémienne aux cheveux longs et bruns retenus par un fichu orangé sur lequel était brodé un dragon rouge, se trouva sur son chemin. Elle portait une longue robe marron, fendue sur le côté gauche. Ses jupons épais ne laissaient pas entrevoir la finesse de ses jambes. Elle était fluette, d’apparence fragile, et souffrante. Ses yeux noirs étaient chargés d’étincelles. Ils brillaient d’envie. Elle errait, affamée, mortifiée par le froid d’une nuit passée dehors.

Devant la porte du moulin fleuri, aux ailes qui tournaient au rythme de l’insouciance, de la vie tranquille, elle crut entrevoir le paradis.

À suivre

Brigitte Bulard Cordeau

La sorcière au cœur de pierre

3. La vengeance d’Armand le rouge

À quoi cela sert-il de s’acharner contre la pierre, proférer mille jurons contre la Cornue ? Car le Diable va s’en mêler, et mettre le feu aux poudres…

Armand, se croyant toujours plus malin que les autres, fut traversé par une pensée qui le fit entrer dans une colère folle. Il lança son cheval au galop, tenant les rênes comme s’il s’agrippait aux branches d’un chêne, son sang bouillait dans les veines. Une fois arrivé chez lui, il frappa la pierre sur le seuil de la porte. Et si la sorcière s’était transformée en pierre ? Vlan ! vlan, vlan. !  Il se sentait une force herculéenne. Le gros Armand se vengeait des mauvais tours de la Cornue. Depuis des années, elle avait plongé tout le village dans un profond délire. C’était toujours elle, qui, depuis des générations, était au cœur des conversations. Les gens étaient possédés par la femme au cœur de pierre. Poussé par une force démoniaque, il lui brisa les os. « Schhrrach, schrrach », fulminait-il en cognait de toute sa force avec sa hache.

En s’acharnant sur ce caillou, Armand le rouge, le front plissé par la colère vengeresse, et traversé de gouttes de sueur, lâcha tout son arsenal de jurons… Puis la litanie cessa.

Au sol, mille morceaux s’éparpillèrent. La pierre était creuse.

Armand arrêta son bras, qui cassait l’objet de sa vengeance. Il avait tant de haine et de fièvre, qu’il crut voir des lueurs éclairer le sol. Armand ignorait que la hache en mettant la pierre à vif produisait une réaction chimique.

Rien de changé sur la place du marché

Aveuglé par sa colère, il s’était acharné sur les étincelles, de belles étincelles, discrètes, dansantes, gracieuses. Elles jaillissaient de pièces d’or étalées comme le lit d’une rivière brillant sous le soleil. Les pièces d’or se trouvaient à l’intérieur de la pierre.

Mais le gros malin était si injurieux et haineux envers la sorcière qu’il croyait avoir fait disparaître à jamais, qu’il la menaça :  « Vilaine sorcière, tu nous fait peur à tous dans le village,  retourne aux enfers ».

Le Diable en personne se sentit interpellé. Le feu dévora les murs de l’écurie, le cheval affolé hennit, se cabra, et s’enfuit au galop. Armand n’eut pas d’autre idée que celle d’échapper aux flammes qui l’empêchaient de mettre la main sur les pièces d’or.

La charrette chargée de patates et topinambours avait brûlé dans l’incendie. Quelques jours plus tard, Armand retourna au village, à pied, démuni et muet. Rien n’avait changé sur la place du marché. Les gens achetaient des pommes de terre, il n’y avait pas de poires de terre, et c’était toujours dans l’air de raconter l’histoire de la sorcière au cœur de pierre.

Brigitte Bulard Cordeau

La sorcière au cœur de pierre

2. Une inscription qui fait tourner la tête

Armand n’est pas un mauvais bougre même s’il bougonne tout le temps, mais il a la tête dure et rien ne l’empêchera jamais de retourner la pierre où se cache la sorcière invisible. Et si ce n’étaient là que racontars ?

Il écarta les feuillages de ses mains grossières, mais la forêt épaisse ne laissait pas passer la lumière. Tandis qu’il se croyait victorieux, avançant peu à peu, frôlant les murs du taudis de la sorcière, rien ne lui apparut. Seuls les branchages emmêlés tentaient de masquer les troncs d’arbres coupés, d’où s’échappaient des bruits à peine perceptibles. C’étaient les vers de terre, qui rampaient, se faisaient un chemin dans ce méli-mélo de verdure, bois et racines. Armand débroussailla les brindilles, sentit la terre humide. Il insista, comme attiré par un aimant, et là, toucha du doigt une pierre. Anguleuse, rugueuse, sonnant le creux.

- Sur la tête de mon cheval, je l’emporterai, marmonna-t-il.

Il se rappela l’inscription, plantée sur un panneau à l’entrée de son village, réputé pour le gros caillou de Bosquen :

« Celui qui me tournera  / Gagnera ».

 Cependant, on ne peut pas échapper à l’inscription de l’autre côté du panneau et on lit :

« Celui qui m’a tourné  / N’a rien gagné ».

 Quelle énigme ! Qui tente de la résoudre a la tête qui tourne.

Sans réfléchir davantage, Armand se fia à son instinct, et lui qui a la tête dure comme du caillou, s’empara de la pierre. Qu’elle était lourde à transporter jusqu’à la charrette ! Pourvu qu’à ce moment-là, la Cornue ne pointât pas le bout de son long nez de sorcière, se disait-il. Car c’était clair comme de l’eau de roche, il était bel et bien à l’endroit où vivait la femme aux dents de pierre qui avait un cœur de pierre.

A suivre

Brigitte Bulard Cordeau

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Le dicton de la semaine

« L’amour ne sait rien du passé, ni du futur, il est sans cesse nouveau ».

Jiddu Krishnamurti

Philosophe indien -1895-1986.

In Une idée positive par jour, Chêne

 
bois
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